
Le 12 juillet 1429, dans une chambre du cloître Saint-Paul à Lyon, s’éteignit à l’âge de 65 ans un homme que l’Europe entière avait lu, cité et parfois redouté : Jean Charlier de Gerson.
Trois jours plus tôt seulement, selon le témoignage de son propre frère, il achevait son dernier grand commentaire théologique – signe d’un esprit qui, jusqu’au bout, n’a jamais cessé d’écrire.
Ancien chancelier de l’Université de Paris, artisan de la fin du Grand Schisme d’Occident, promoteur d’une mystique tournée vers l’expérience affective de Dieu, Gerson finit ses jours en exilé, dans le rôle modeste et volontaire de catéchiste des enfants pauvres d’un quartier de Lyon.
Cette trajectoire, du sommet de l’institution la plus prestigieuse d’Europe jusqu’à une modeste paroisse de bord de Saône, dit à elle seule quelque chose du bouleversement que connut la France entre 1400 et 1430.
Né le 13 décembre 1363 à Gerson-lès-Barby, petit hameau ardennais, dans une famille de paysans aisés qui tenaient à l’instruction de leurs enfants, Jean Charlier – il ne prit le nom de « Gerson » qu’en hommage à son village natal – révéla très tôt un don pour les études. À quatorze ans, il fut admis au Collège de Navarre, l’une des institutions les plus prestigieuses de l’Université de Paris, où il fut formé par deux maîtres qui marquèrent durablement sa pensée : Gilles Deschamps (1350-1414), puis surtout Pierre d’Ailly (1351-1420), futur cardinal, qui resta son mentor et son protecteur tout au long de sa carrière.
Licencié en théologie en 1392, chanoine de Notre-Dame de Paris peu après, Gerson accéda en 1395, à seulement trente et un ans, à la chancellerie de l’Université de Paris – fonction la plus élevée de l’institution intellectuelle la plus influente de la chrétienté. Il l’exerça jusqu’en 1415.
Loin de se contenter d’administrer, il entreprit de réformer l’enseignement théologique lui-même : il reprochait à la scolastique dominante son goût pour la spéculation abstraite et plaidait pour une théologie « affective », capable de toucher le cœur des fidèles autant que de nourrir l’intellect des clercs. De cette conviction naquit une œuvre immense – traités, sermons, poèmes, lettres – nourrie des grands mystiques (Pseudo-Denys l’Aréopagite, saint Bonaventure, les Chanoines réguliers de Saint Victor) et destinée à circuler bien au-delà des cercles savants. On le surnomma Doctor Christianissimus, le « docteur très chrétien ».
Ce souci pastoral se doublait d’un vrai tempérament de moraliste : dans plusieurs écrits, Gerson s’en prit violemment au Roman de la Rose – non à l’œuvre originelle de Guillaume de Lorris, mais à sa continuation par Jean de Meun, qu’il jugeait dangereuse pour la jeunesse en raison de son traitement ironique et sensuel de l’amour. Cette polémique, restée célèbre sous le nom de « querelle de la Rose », l’associa à une autre grande figure de l’époque, Christine de Pizan, elle aussi indignée par le texte.
Depuis 1378, l’Église était déchirée entre deux papes rivaux, l’un à Rome, l’autre à Avignon, qui se disputaient l’autorité suprême de la chrétienté, chacun excommuniant l’autre, chaque royaume choisissant un camp. Ce schisme, loin d’être une simple querelle de personnes, minait la crédibilité même de l’Église.
Gerson, en théologien engagé, devint l’un des principaux artisans intellectuels de sa résolution : au concile de Constance (1414-1418), il défendit avec force la thèse conciliariste, selon laquelle un concile général représentant l’ensemble de la chrétienté pouvait, en temps de crise, l’emporter sur l’autorité du pape lui-même. Cette position, audacieuse et contestée, contribua directement à la déposition des prétendants rivaux et à l’élection d’un pape unique, Martin V, mettant fin à quarante années de division. Une thèse qui sera finalement condamnée lors des conciles Vatican I (1870) et Vatican II (1964).
Le triomphe de Constance ne profita pourtant pas à Gerson. Fidèle au parti armagnac, il ne put rentrer à Paris : la capitale venait de tomber, en 1418, sous la domination bourguignonne et anglaise, hostile à ses soutiens politiques. Commença alors un exil de plusieurs années : l’Allemagne, puis le Tyrol, où il trouva refuge sous la protection de l’archiduc Frédéric d’Autriche. En 1419, il arriva enfin à Lyon, ville qui n’était pas directement engagée dans le conflit franco-anglais et qui offrit, comme elle le fera pour bien d’autres proscrits au fil des siècles, un asile relativement sûr.
Il s’installa au monastère des Célestins, où son propre frère Jean était moine, puis, en 1423, intégra le chapitre de la collégiale Saint-Paul témoignant de son insertion dans le tissu religieux lyonnais. Loin des honneurs parisiens, l’ancien chancelier choisit alors une activité que rien ne l’obligeait à accepter : il enseigna le catéchisme aux enfants pauvres du quartier.
C’est également depuis Lyon que Gerson prit position, dans les tout derniers mois de sa vie, en faveur de Jeanne d’Arc. Le 14 mai 1429, six jours après la levée du siège d’Orléans, il rédigea un court texte, le Super facto puellae et credulitate sibi praestanda, où il plaidait pour que l’on croie en la mission de la Pucelle. Gerson acheva son dernier grand commentaire théologique, le Super Cantica Canticorum, trois jours avant de mourir – un texte où plusieurs historiens ont cru déceler, jusque dans ses toutes dernières pensées, l’espoir que Jeanne incarnait une intervention providentielle pour la France.
Décédé à Lyon le 12 juillet 1429, Gerson fut inhumé dans l’église Saint-Laurent, attenante à Saint-Paul. Sa sépulture tomba ensuite dans un relatif oubli : une première trace en fut retrouvée en 1643, à l’occasion de travaux, puis à nouveau en 1842 lors de nouvelles interventions sur l’église Saint-Paul – signe que la mémoire du personnage, pourtant considérable de son vivant, s’était largement effacée localement entre-temps.
Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que Lyon lui rendit un hommage durable : le 2 mars 1880 fut inauguré, face au portail de Saint-Paul, une statue due au sculpteur Charles Bailly et à l’architecte Louis Sainte-Marie Perrin. Le choix iconographique est éloquent : le chancelier de la grande université parisienne est représenté en maître dont la main repose sur l’épaule d’un enfant tenant son catéchisme – l’image du pédagogue plutôt que celle du théoricien.
À Paris, c’est dans une posture de chancelier que la statue de Jean Gerson est finalement venue orner la façade de la chapelle de la Sorbonne dans les années 1880 aux côtés de Pierre Lombard (1100-1160), saint Thomas d’Aquin (1225-1274) et Bossuet (1627-1704).
Gerson appartenait à cette génération d’intellectuels qui, sans le savoir, se tenait sur le seuil de deux époques. Rigoriste dans sa morale, novateur dans sa pédagogie, mystique sans renoncer à la rigueur scolastique, il refusait d’opposer le cœur et la raison, l’érudition et la pastorale populaire.
Son œuvre survécut à son siècle : elle fut lue par les réformateurs protestants du XVIe siècle malgré son orthodoxie catholique affirmée, puis par les jésuites, preuve qu’un théologien peut parfois échapper aux camps qui se le disputent.
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📍 1 place Gerson, 69005 Lyon
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