
Le 6 avril 1362, les « Tard-Venus » (ou Grandes Compagnies), bandes de mercenaires errants, infligent une défaite écrasante à l’armée royale française près de Brignais, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Lyon. Cet épisode constitue l’un des moments les plus sombres de la « drôle de paix » qui suit le traité de Brétigny et illustre l’impuissance temporaire du royaume face à des routiers professionnels.
Le traité de Brétigny, signé le 8 mai 1360 entre Jean II le Bon et Édouard III d’Angleterre, met fin (provisoirement) à la phase ouverte de la Guerre de Cent Ans. La France cède un tiers de son territoire (dont l’Aquitaine élargie) et renonce à sa suzeraineté sur ces terres, tandis que le roi anglais abandonne sa prétention au trône de France. En échange, une énorme rançon est promise pour la libération de Jean II, capturé à la bataille de Poitiers (19 septembre 1356).
La démobilisation massive qui suit laisse des milliers de soldats sans solde ni emploi : Gascons, Bretons, Anglais, Flamands, Allemands, Espagnols… Incapables de se réinsérer dans une société ravagée par la peste, les famines et les impôts, ils forment des Grandes Compagnies ou routiers. On les surnomme parfois « Tard-Venus » car ils arrivent « tard » dans le festin de la guerre, une fois les grandes batailles terminées.
Ces compagnies, organisées en bandes de 100 à 300 hommes mais capables de se regrouper rapidement, vivent du pillage systématique. En 1361, elles tentent d’extorquer de l’argent au pape à Avignon (elles obtiennent 100 000 florins). Repoussées du Languedoc, elles remontent la vallée du Rhône, attirées par les richesses de la région lyonnaise.
Face à cette menace, le roi Jean II (alors encore en captivité en Angleterre, mais qui suit les affaires depuis Londres) ordonne la constitution d’une armée royale. Elle est placée sous le commandement de Jacques Ier de Bourbon, comte de La Marche et connétable de France, secondé par Louis d’Albon, comte de Forez, et d’autres seigneurs régionaux (dont des contingents de Bourgogne, Auvergne et Marche).
L’armée royale compte environ 12 000 hommes (dont une forte proportion de chevaliers et d’hommes d’armes, complétée par des sergents d’armes et arbalétriers). Les Tard-Venus, dirigés notamment par Seguin de Badefol et le Petit Meschin (avec d’autres capitaines comme Bérard et Bertrucat d’Albret), sont estimés entre 12 000 et 15 000 combattants selon les sources. Ils ont occupé le château et le bourg de Brignais comme base opérationnelle.
L’armée royale, partie de Lyon, arrive devant Brignais et commence un siège. Les routiers dissimulent le gros de leurs forces derrière les collines et les bois environnants, ne montrant qu’une partie de leurs troupes sur un mamelon pour attirer l’ennemi. Les Français, confiants, lancent un assaut désordonné. La cavalerie charge, tombe dans une embuscade bien préparée : les compagnies prennent les assaillants à revers depuis les hauteurs. La bataille tourne rapidement au désastre.
Le chef de l’armée royale, Jacques de Bourbon, mortellement blessé lors des combats, meurt le jour même ou peu après à Lyon (certains chroniqueurs indiquent qu’il expire le 6 avril). Son fils aîné, Pierre II de Bourbon, récemment adoubé chevalier, périt également. Louis d’Albon, comte de Forez, est tué sur le champ de bataille de même que de nombreux autres seigneurs et plusieurs centaines de chevaliers et écuyers.
Parmi les prisonniers notables : Arnaud de Cervole (dit « l’Archiprêtre »), célèbre capitaine mercenaire qui combattait cette fois aux côtés du roi et fut rançonné. Les pertes françaises sont très lourdes (certaines sources évoquent jusqu’à 10 000 hommes hors de combat, tués ou capturés, même si ce chiffre est probablement exagéré par la propagande ou la panique).
L’armée royale est mise en déroute complète. C’est une nouvelle humiliation pour la noblesse française après Crécy (1346) et Poitiers (1356), qui révèle les limites de la chevalerie traditionnelle face à des combattants professionnels, mobiles et habitués à la guerre irrégulière.
Terrorisée, la ville de Lyon renforce en urgence ses défenses : augmentation des soldes de la milice, modernisation de l’artillerie naissante et consolidation des fortifications. Ces mesures dissuadent les Tard-Venus d’attaquer directement la cité. Ils se tournent alors vers le comté de Forez, les terres du seigneur de Beaujeu et d’autres régions voisines, qu’ils pillent méthodiquement.
En novembre 1364, une partie des compagnies s’installe à Anse (sur la Saône), rançonnant le comté de Mâcon et l’archevêché de Lyon. Elles ne quitteront définitivement la région qu’en septembre 1365, laissant derrière elles un pays exsangue.
Sous le règne de Charles V (le Sage, monté sur le trône en 1364), la couronne adopte une stratégie plus efficace. Bertrand du Guesclin remporte une victoire importante contre les Navarrais à Cocherel (16 mai 1364). Il contribue ensuite à « nettoyer » le royaume en recrutant une grande partie des routiers pour une expédition en Castille (1365-1367), au service d’Henri de Trastamare contre Pierre le Cruel. D’autres compagnies sont éliminées militairement ou dispersées.
Les derniers Tard-Venus iront servir en Hongrie sous Matthias Corvin, en Italie (au service du marquis de Montferrat ou des condottieri) ou dans d’autres conflits européens.
Le recours aux mercenaires reste une constante de l’histoire militaire : des Grandes Compagnies du XIVe siècle aux lansquenets allemands et gardes suisses de la Renaissance, jusqu’aux sociétés militaires privées du XXIe siècle (comme Academi aux États-Unis, le groupe Wagner en Russie ou Sadat en Turquie). Ces forces offrent flexibilité et expertise, mais posent toujours un problème de contrôle et de loyauté.
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🖼️ BnF – Les Tard-venus défont l’Ost royal en 1362 à Brignais, près de Lyon – Chroniques de Jean Froissart – Manuscrits Gruuthuse.
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© ExploraLyon – Le jeu de piste sur l’histoire de Lyon
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