Histoire de Lyon – 09 avril 1834

Histoire de Lyon - 09 avril 1834

Insurrection des canuts de 1834

Le 9 avril 1834, Lyon s’embrase à nouveau. Moins de trois ans après la première révolte de 1831, les canuts – ces ouvriers tisseurs de soie qui font la richesse de la ville – se soulèvent une seconde fois. Dans une cité où la moitié de la population vit, directement ou indirectement, de la Fabrique de soie, les tensions accumulées atteignent leur paroxysme.

Origine du conflit : productivité confisquée et grève de février

L’introduction de métiers plus performants a nettement augmenté la productivité. Les marchands-fabricants, les puissants « soyeux », entendent pourtant s’approprier seuls ces gains. Au début de 1834, plusieurs d’entre eux décident de baisser les prix de façon, en particulier sur la peluche et les châles (réduction d’environ 25 centimes par aune). Les canuts y voient le signe avant-coureur d’une baisse générale des tarifs, sans aucune compensation pour la cadence et la pénibilité accrues imposées par les nouvelles machines.

Face à cette offensive, 25 000 ouvriers déclenchent en février 1834 une grève générale qui dure huit jours (du 14 au 23 février environ). Le mouvement, d’une ampleur inédite, est porté par une organisation solide : le Comité d’ensemble réunit tisseurs, mutuellistes, ferrandiniers et militants de la Société des droits de l’homme.

Un contexte national menaçant : la loi sur les associations

À la crise sociale lyonnaise s’ajoute un durcissement politique national. Le gouvernement de Louis-Philippe, inquiet des idées républicaines, prépare une loi restrictive sur les associations. Votée à Paris le 9 avril 1834 – promulguée le 10 avril – cette loi portée par les élites libérales vise officiellement à interdire regroupements politiques (soumis à autorisation administrative) mais elle semble menacer directement les sociétés de secours mutuels créées par les canuts depuis les années 1820.

Ces mutuelles, tolérées jusqu’alors car elles échappaient à l’interdiction des corporations (loi Le Chapelier de 1791), forment le socle de la solidarité ouvrière : elles protègent contre la maladie, les accidents et le chômage. Les canuts craignent un amalgame fatal : que le pouvoir profite de la répression des républicains pour dissoudre ces filets de protection vitale. C’est précisément cet enjeu – défense du salaire et défense de l’association – qui unit les ouvriers.

Le procès des meneurs de la grève de février, reporté au 9 avril, se tient à Lyon dans un climat électrique.

Le déclenchement : provocation et embrasement

Ce jour-là, une foule nombreuse se rassemble place Saint-Jean, aux abords du palais de justice, pour soutenir les accusés. Au milieu de la tension, un coup de feu est tiré sur les gendarmes (un agent de police est tué). Tout indique une provocation, probablement policière. La troupe riposte immédiatement en tirant sur la foule.

L’étincelle suffit. Des barricades surgissent dans les rues. L’insurrection se propage rapidement. Les canuts s’emparent de la caserne du Bon Pasteur (rue Tolozan), qu’ils transforment en quartier général, et pillent des armureries. Les 10 et 11 avril, les combats s’intensifient. Les insurgés occupent notamment le fort Saint-Irénée, évacué par la troupe, et s’y emparent de deux canons. La Croix-Rousse, la Guillotière, Vaise et d’autres quartiers ouvriers entrent en effervescence.

La « sanglante semaine » : la reconquête méthodique

Adolphe Thiers, ministre de l’Intérieur, choisit une stratégie glaciale. Il laisse d’abord le terrain aux insurgés dans la ville, puis fait encercler Lyon. L’armée, sous les ordres du général Antoine Aymard, passe à l’offensive le 11 avril. Elle utilise massivement le canon pour abattre les barricades et les immeubles d’où partent des tirs.

La reconquête est brutale et systématique : la Guillotière est reprise en flammes, Vaise voit des exactions contre des civils, tandis que la Croix-Rousse, cœur de la résistance, ne tombe qu’après trois assauts successifs. Après six jours de combats urbains, la ville est entièrement soumise le 15 avril.

Le bilan de cette « sanglante semaine » est tragique : environ 131 morts parmi les militaires et près de 200 morts chez les insurgés et les civils, avec plusieurs centaines de blessés.

Répression et « procès monstre »

La répression s’abat aussitôt. Plusieurs centaines de personnes (autour de 500 selon les estimations les plus fiables) sont arrêtées à Lyon. Sur l’ensemble du pays, plus de 2 000 individus sont initialement inquiétés.

En avril-mai 1835, devant la Chambre des pairs à Paris, s’ouvre un « procès monstre » où 164 accusés comparaissent (dont une soixantaine de Lyonnais et des républicains d’autres villes).

Les condamnations sont sévères : déportation pour les meneurs les plus en vue, lourdes peines de prison pour d’autres. Quelques acquittements seulement. Ce procès vise à décapiter le mouvement ouvrier et républicain.

La monarchie de Juillet accentue sa politique répressive. Elle renforce les forts autour de Lyon – dont Saint-Irénée – officiellement pour protéger la ville, en réalité pour mieux surveiller l’« ennemi intérieur ». Les soyeux dispersent progressivement les ateliers vers les campagnes, tandis que de nombreux canuts sont incités à s’engager dans l’armée en Algérie.

Un tournant pour la conscience ouvrière

Dans leur désir de justice sociale, les canuts trouveront une revanche partielle en février 1848 avec le renversement de Louis-Philippe et la proclamation de la IIe République.

Ironie de l’histoire, Adolphe Thiers rééditera en 1871 sa tactique de reconquête implacable contre la Commune de Paris, cette fois pour le compte de la IIIe République.

Les insurrections de 1831 et 1834 forgent une conscience ouvrière durable dans le monde de la soie et au-delà. Pierre-Joseph Proudhon y voit les pionniers d’une lutte pour la justice sociale fondée sur le mutuellisme. Karl Marx les interprète comme un signe avant-coureur de la révolution prolétarienne. Lyon entre alors dans la mythologie du mouvement ouvrier européen comme la « ville sainte du prolétariat ».

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📍📸 Plaque commémorative sur la Mairie de la Croix-Rousse, 133 boulevard de la Croix-Rousse, 69004 Lyon
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