Histoire de Lyon – 05 mai 1921

Histoire de Lyon - 05 mai 1921

Le Commerce véridique et social

Le 5 mai 1921, dans le Jardin des Plantes à Lyon, les délégués du Congrès national des Coopérateurs posent la première pierre d’un monument en l’honneur de Michel Derrion (né à Lyon en 1803, mort à Rio de Janeiro en 1850). Ce monument célèbre les contributions pionnières de Derrion au mouvement coopératif, reconnaissant ses efforts pour créer un système économique équitable inspiré par les penseurs socialistes utopiques.

📌 Un canut inspiré par le socialisme utopique
Fabricant de soie, Michel Derrion fut profondément influencé par les doctrines économiques et sociales de Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), fondateur du saint-simonisme, et de Charles Fourier (1772-1837), créateur de l’École sociétaire. Saint-Simon prônait une société dirigée par des industriels et des scientifiques pour promouvoir le bien-être collectif, tandis que Fourier imaginait des communautés coopératives (phalanstères) où travail et ressources étaient partagés harmonieusement. Ces idées, nées dans le sillage de la Révolution industrielle, trouvèrent un écho chez Derrion, qui cherchait des solutions concrètes aux inégalités sociales touchant les travailleurs de Lyon, centre majeur de la production de soie.

📌 Réaction aux révoltes des Canuts
Les révoltes des Canuts en 1831 et 1834 en réaction à des conditions de travail abusives et à des baisses de salaires, marquèrent profondément Derrion. Ces premières protestations ouvrières organisées de l’Europe moderne mirent en effet en lumière les conditions de vie désastreuses de la classe ouvrière. Déterminé à trouver une solution pacifique, Derrion, avec son ami Joseph Reynier (1811-1897), lança la première épicerie coopérative de consommation en France, le 24 juin 1835, Montée de la Grande-Côte. Baptisée du nom de Commerce véridique et social, les canuts y trouvaient des produits à des prix accessibles et la transparence sur les marges étaient garanties.

📌 Des coopératives de consommation innovantes
Contrairement aux coopératives antérieures, centrées sur la production et souvent limitées par leur portée, le modèle de Derrion mettait l’accent sur la consommation. Le Commerce véridique et social connut une croissance rapide, passant d’une boutique à sept en trois ans seulement. L’innovation majeure de Derrion résidait dans son système de répartition des bénéfices, qui équilibrait les intérêts des différentes parties prenantes. Les profits étaient divisés ainsi :
– Un quart attribué aux consommateurs (prix bas, ristournes, facilités de crédit)
– Un quart au capital
– Un quart au travail
– Un quart à un fonds social (caisse de maladie, retraite, œuvres sociales)
Ce modèle équitable contrastait fortement avec les entreprises capitalistes de l’époque, qui privilégiaient la richesse des actionnaires au détriment des travailleurs et des consommateurs. Il reflétait l’engagement de Derrion envers la justice sociale.

📌 Défis et opposition
Le succès des coopératives de Derrion suscita la jalousie des commerçants traditionnels, qui voyaient ce modèle comme une menace pour leurs affaires. De plus, la structure atypique de son organisation – notamment son objectif explicite d’émancipation des travailleurs – alarma l’élite bourgeoise lyonnaise et les autorités publiques. Les statuts de la coopérative, axés sur la gouvernance démocratique et le partage des profits, étaient perçus comme subversifs dans le climat conservateur de la Monarchie de Juillet (1830-1848). Des obstacles administratifs et des surveillances policières vinrent entraver les activités de la coopérative. Si les tentatives de décourager la clientèle échouèrent grâce au soutien communautaire, la crise économique de 1837-1838 réduisit le pouvoir d’achat des consommateurs au point d’entraîner finalement la faillite des boutiques.

📌 Exil et l’expérience brésilienne
Découragé mais résolu, Derrion émigra au Brésil en 1840, cherchant un nouveau terrain pour concrétiser ses idéaux coopératifs. Il y fonda l’Union industrielle du Sahy à Palmétar, une coopérative autosuffisante inspirée du concept de phalanstère de Fourier où travail, ressources et profits étaient partagés équitablement. Les autorités brésiliennes accueillirent favorablement le projet initialement, y voyant un moyen de développer la région, mais à mesure que la coopérative gagna en influence, les élites locales et les fonctionnaires se firent méfiants face à ses principes égalitaires et imposèrent des restrictions administratives. Malgré l’enthousiasme initial, le projet échoua en raison de ces défis et des difficultés logistiques liées à l’installation dans un pays étranger. Derrion passa ses dernières années à Rio de Janeiro où il enseigna sa vision coopérative jusqu’à sa mort en 1850.

📌 Héritage et importance historique
Le Commerce véridique et social de Michel-Marie Derrion fut une expérience fondatrice du commerce solidaire et un laboratoire d’innovations sociales et économiques. Son accent sur la consommation, la gouvernance démocratique et le partage équitable des bénéfices influença les sociétés coopératives ultérieures comme celle des Pionniers de Rochdale (en Angleterre) qui formalisèrent les Principes de Rochdale en 1844. C’est dans le même esprit de construction d’une économie équitable que s’inscrivent un grand nombre d’acteurs contemporains de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS).
~
📍 Monument à Michel Derrion, Jardin des Plantes, 69001 Lyon
~
© ExploraLyon – Le jeu de piste sur l’histoire de Lyon

Histoire de Lyon - 05 mai 1921
« Vue d’un phalanstère, village français d’après la théorie sociétaire de Charles Fourier », lithographie d’H. Fugère, XIXe siècle.

Cet article vous a plus ? Partagez-le !