Histoire de Lyon – 28 octobre 1904

Histoire de Lyon - 28 octobre 1904

Arnould Locard (1841-1904), l’ingénieur lyonnais devenu malacologiste prolifique et contesté

Le 28 octobre 1904, Étienne Alexandre Arnould Locard meurt à son domicile du quai de la Charité, aujourd’hui quai Gailleton, à Lyon, à l’âge de 62 ans. Généralement connu sous le nom d’Arnould Locard, il fut ingénieur de formation, géologue, naturaliste et surtout malacologiste. Il compte parmi les représentants les plus productifs de la « Nouvelle École » française de malacologie, tout en restant une figure majeure de la vie savante lyonnaise.

Un ingénieur fils d’ingénieur

Né à Lyon le 8 décembre 1841, Arnould Locard est le fils de Pierre Louis Eugène Locard, ingénieur en chef ayant dirigé d’importants travaux lyonnais : chemin de fer de Lyon à Saint-Étienne, viaducs de la Mulatière et de Perrache, gares de Lyon et de Saint-Étienne. Après ses études au collège d’Oullins, il est admis en 1863 à l’École centrale des arts et manufactures de Paris, dont il sort ingénieur en 1866.

Il entre ensuite à la Compagnie des forges et aciéries de la marine et des chemins de fer Petin-Gaudet, où il dirige des hauts-fourneaux Bessemer. Promu ingénieur en chef vers 1874, il abandonne progressivement sa carrière industrielle en 1878, en partie pour raisons de santé, et s’installe définitivement à Lyon comme ingénieur civil et expert auprès des tribunaux. Cette reconversion marque le début d’une période où les sciences naturelles occupent une place toujours plus centrale dans son activité.

De la géologie régionale aux mollusques

Ses premiers travaux portent sur la géologie et les fossiles. Dès 1866, avec Albert Falsan, il publie une Monographie géologique du Mont-d’Or lyonnais. Il s’intéresse ensuite à la faune tertiaire de Corse, étudiée en 1872 puis complétée en 1877, ainsi qu’à la malacologie des environs de Lyon et aux dépôts quaternaires locaux.

En 1877 paraît sa Malacologie lyonnaise, fondée notamment sur la collection d’Ange Paulin Terver donnée au Muséum de Lyon. Son œuvre de synthèse la plus ambitieuse demeure toutefois le Prodrome de malacologie française, publié entre 1882 et 1886 : un catalogue général des mollusques vivants de France, couvrant les espèces terrestres, d’eau douce, saumâtres et marines.

Il publie également des études sur les variations malacologiques dans le bassin du Rhône, des catalogues régionaux — dont un travail sur le département de l’Ain —, des notices biographiques consacrées à des naturalistes lyonnais, ainsi qu’une Histoire des mollusques dans l’Antiquité en 1884.

La « Nouvelle École » et ses excès

Sous l’influence de Jules René Bourguignat, Locard adhère pleinement à la « Nouvelle École » de malacologie. Celle-ci tendait à ériger en espèces distinctes des formes séparées par des caractères coquilliers très fins : ornementation, proportions, sculpture de la coquille ou coloration. Dans une perspective néolamarckienne, ces différences étaient souvent interprétées comme l’effet durable du milieu sur les mollusques.

Locard décrit ainsi un très grand nombre d’espèces, en particulier parmi les escargots du genre Helix et les moules d’eau douce de la famille des Unionidae. Il travaille le plus souvent à partir de collections de musées ou de collectionneurs — Muséum de Lyon, collections Terver, Michaud, Draparnaud — plutôt qu’à partir de récoltes personnelles massives.

Dès sa mort, et plus encore au cours du XXe siècle, ses adversaires dénoncent ces « innombrables soi-disant espèces », souvent réduites aujourd’hui à de simples variations locales ou individuelles. La majorité de ces taxons n’a pas été retenue par la taxonomie moderne. Cette production abondante n’en reflète pas moins l’ambition encyclopédique et la minutie documentaire propres à la malacologie française de la seconde moitié du XIXe siècle.

Des travaux marins plus durables

Ses contributions à la connaissance de la faune marine des grandes profondeurs ont mieux résisté au temps. Alphonse Milne-Edwards lui confie l’étude des mollusques rapportés par les campagnes océanographiques du Travailleur et du Talisman, menées entre 1880 et 1883. Locard en publie les résultats dans deux volumes importants, parus en 1897 et 1898.

Malgré une tendance persistante à la subdivision taxonomique, plusieurs des espèces qu’il y décrit restent valides aujourd’hui. Cette part de son œuvre, fondée sur des matériaux issus d’expéditions scientifiques de premier plan, constitue souvent la contribution la plus solide et la plus durable de Locard à la malacologie.

Une figure de la science lyonnaise

Membre fondateur de l’Association lyonnaise des amis des sciences naturelles en 1872, Locard est également membre fondateur et vice-président de la Société française de malacologie entre 1884 et 1890. Il appartient à la Société géologique de France et à la Société d’agriculture de Lyon, avant de devenir membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon en 1879.

Il préside la Société linnéenne de Lyon en 1882. Ses travaux lui valent aussi une grande médaille d’argent de la Sorbonne en 1867, puis une médaille d’or de l’Académie de Lyon en 1868, avant même son entrée à cette dernière institution.

Un héritage familial singulier

Son goût de l’observation minutieuse et de la documentation se retrouve chez son fils, Edmond Locard (1877-1966). Médecin et criminologue, Edmond Locard fonde en 1910 à Lyon un laboratoire souvent présenté comme l’un des premiers laboratoires de police scientifique au monde. Il formule également le célèbre principe selon lequel « tout contact laisse une trace ».

La collection de coquilles et la bibliothèque malacologique d’Arnould Locard ont été dispersées ou déposées dans plusieurs institutions. Les Archives municipales de Lyon signalent notamment la réception d’une partie de sa collection par le Muséum d’histoire naturelle de Lyon, tandis que d’autres éléments de son fonds scientifique ont été conservés à Paris. Ce point mériterait une vérification archivistique plus poussée pour établir précisément la répartition des ensembles.

Un savant entre rigueur et excès

Figure prolifique, parfois excessive, mais profondément ancrée dans la tradition naturaliste lyonnaise, Arnould Locard incarne à la fois l’ingénieur-savant du XIXe siècle et les grands débats taxonomiques de son époque. Son œuvre témoigne d’une époque où la description des espèces reposait encore largement sur la morphologie de la coquille, avant que la biologie moléculaire et les critères anatomiques modernes ne bouleversent la classification des mollusques.

Sources : Annuaire prosopographique du CTHS ; notices BnF ; nécrologies, notamment Journal de Conchyliologie, 1905 ; biographies contemporaines de Germain et Gensoul ; Archives municipales de Lyon ; notice de Georges Barale pour l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon ; registres de la Société linnéenne de Lyon.

© ExploraLyon – Le jeu de piste sur l’histoire de Lyon

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