
4 octobre 1792 : la fin des Carmélites
Le 4 octobre 1792, les Carmélites de Lyon sont chassées de leur couvent et dispersées. Ainsi s’achèvent près de deux siècles de vie monastique sur les pentes de la Croix-Rousse, emportés par une Révolution bien décidée à soumettre l’Église et à effacer la religion de la sphère publique.
L’âge d’or des couvents lyonnais
L’histoire lyonnaise des Carmélites avait commencé en 1616. À l’initiative du gouverneur de la ville, Charles de Neufville, et de son épouse, Jacqueline de Harlay, sept religieuses venues de Paris étaient venues s’installer dans la cité, accueillies d’abord chez les Visitandines. Elles s’étaient ensuite établies sur les pentes de la Croix-Rousse, alors couvertes de vastes clos religieux. Un plan de 1773 y recensait quatorze établissements, parmi lesquels les Chartreux, les Bénédictines, les Annonciades, les Dames de la Déserte, les Augustins, les Carmes, les Capucins, les Oratoriens et les Ursulines.
L’étau révolutionnaire se resserre
Dès ses débuts, la Révolution entreprit de mettre l’Église sous la tutelle de l’État. Le 2 novembre 1789, les biens du clergé furent mis à la disposition de la Nation. Le 13 février 1790, l’Assemblée constituante interdit les vœux monastiques solennels et supprima les ordres qui les pratiquaient. Les religieux qui le souhaitaient purent toutefois demeurer en communauté, et les Carmélites lyonnaises firent ce choix.
L’affrontement s’engagea le 12 juillet 1790 avec le vote de la Constitution civile du clergé, qui faisait des évêques et des curés des fonctionnaires élus, payés par l’État et tenus de prêter serment. Condamné par le pape Pie VI au printemps 1791, ce texte fractura le clergé entre prêtres jureurs et réfractaires, et jeta une partie des catholiques dans l’opposition au nouveau régime.
1792 : l’accélération et l’expulsion
L’été 1792 marqua une radicalisation décisive. La guerre contre l’Autriche, déclarée le 20 avril, tournait mal, et l’Assemblée législative proclama la « patrie en danger » le 11 juillet. Le 4 août, elle décréta que les maisons encore occupées par des religieux ou des religieuses seraient évacuées avant le 1er octobre, pour être vendues au profit de la Nation.
La chute de la monarchie, le 10 août, précipita les événements. Le 18 août, une loi supprima les congrégations séculières, enseignantes et hospitalières, et le 26, une autre somma les prêtres réfractaires de quitter la France sous quinze jours. À Lyon, la municipalité nomma le 13 septembre les commissaires chargés d’expulser les religieux qui vivaient encore en communauté, et l’exécution commença le jour même. Trois semaines plus tard, le 4 octobre, peu après l’échéance fixée par la loi, les Carmélites quittèrent définitivement leur monastère.
La déchristianisation à son paroxysme
La laïcisation gagna aussi la vie civile. Depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), les curés tenaient les registres des baptêmes, des mariages et des sépultures, qui faisaient foi. Le 20 septembre 1792, l’Assemblée confia l’état civil aux municipalités : les naissances, les mariages et les décès relevèrent désormais de l’État. Le même jour, elle institua le divorce, que l’Église interdisait, puisque le mariage était pour elle un sacrement indissoluble.
L’année 1793 plongea Lyon dans le chaos. Le 29 mai, la ville se souleva contre la Convention et renversa la municipalité jacobine de Joseph Chalier, que les insurgés firent guillotiner le 16 juillet. La réaction de la Convention fut impitoyable. Assiégée par l’armée républicaine à partir du mois d’août, la cité capitula le 9 octobre. Trois jours plus tard, la Convention décréta que « Lyon n’est plus », la rebaptisa du nom de Ville-Affranchie et commença à raser les demeures des riches, à commencer par les immeubles à l’ouest de la place Bellecour.
Au même moment, la Convention adopta le calendrier républicain, qui faisait commencer l’histoire au 22 septembre 1792 – date de la proclamation de la République – et remplaçait le dimanche par le decadi et les saints par des plantes, des animaux et des outils. Le 10 novembre 1793, Notre-Dame de Paris devint le temple de la Raison. Le même jour, à Lyon, le représentant en mission Collot d’Herbois fit célébrer la mémoire de Joseph Chalier dans une cérémonie qui tourna en dérision le culte catholique. Le 30 novembre, sous la présidence de Joseph Fouché, la cathédrale Saint-Jean fut à son tour inaugurée comme temple de la Raison.
La répression atteignit alors son paroxysme à partir entre décembre 1793 et le printemps 1794 : près de 1 900 personnes furent exécutées, guillotinées place des Terreaux ou exécutées au canon dans la plaine des Brotteaux.
Le martyre des congrégations et le lent retour
Si les Carmélites de Lyon connurent la dispersion, d’autres subirent un sort tragique. Celles de Compiègne, expulsées de leur couvent le 14 septembre 1792, furent arrêtées en juin 1794 et guillotinées à Paris le 17 juillet (canonisées par le pape François en décembre 2024).
Le Concordat de 1801 permis enfin de retrouver la paix religieuse. Le calendrier républicain fut abandonné en janvier 1806. Il fallut pourtant attendre le milieu du XIXᵉ siècle pour voir le Carmel renaître à Lyon. En 1850, les religieuses achetèrent une propriété sur la colline de Fourvière, en commun avec les Visitandines, et s’y installèrent le 28 juin 1854.
Un XIXᵉ siècle rythmé par les expulsions
L’apaisement resta toutefois précaire, car chaque poussée anticléricale apporta son lot de proscriptions à Lyon. Le 8 mars 1848, aux premiers jours de la IIᵉ République, la commission municipale de La Guillotière chassa les Capucins de leur couvent de La Villette et plaça le bâtiment sous séquestre. En février 1849, le maire de la commune expulsa à leur tour les Frères des écoles chrétiennes, qui revinrent dans l’année.
En 1880, la IIIᵉ République appliqua les décrets Ferry contre les congrégations non autorisées. La force publique expulsa les Jésuites de leur maison de Fourvière le 30 juin, sous les manifestations de sympathie des fidèles, puis les Capucins de leur couvent le 6 novembre.
La vague la plus forte vint au tournant du siècle. La loi du 1er juillet 1901 soumit l’existence des congrégations à une autorisation votée par le Parlement, que le gouvernement d’Émile Combes refusa à la plupart d’entre elles. En 1902, des milliers d’écoles congréganistes furent fermées, et en 1903, les demandes d’autorisation furent rejetées en bloc. Le 29 avril 1903, la force publique expulsa les Chartreux de leur maison mère, la Grande Chartreuse. La loi du 7 juillet 1904 interdit enfin tout enseignement aux congrégations, même autorisées, et des milliers de religieux prirent le chemin de l’exil, en Belgique, en Italie ou en Espagne. Le 14 décembre 1906, un an après la loi de séparation des Églises et de l’État, le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, dut quitter le palais archiépiscopal, devenu propriété publique.
Du cloître à la fabrique : la métamorphose de la Croix-Rousse
Le départ des Carmélites et des autres communautés pendant la Révolution transforma profondément la géographie lyonnaise. Confisqués et vendus comme biens nationaux, les vastes clos de la Croix-Rousse furent morcelés et lotis dès le début du XIXᵉ siècle.
À l’étroit dans les vieux quartiers de Saint-Jean et de Saint-Georges, les canuts s’y installèrent et bâtirent leurs immeubles caractéristiques aux hauts plafonds, conçus pour accueillir les métiers Jacquard. En 1846, les trois quarts des métiers à tisser lyonnais y battaient à plein régime : la « colline des couvents » était devenue, selon le mot célèbre de Michelet, « la colline qui travaille ».
© ExploraLyon – Le jeu de piste sur l’histoire de Lyon

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